Le Journal de l'Afrique - AfriqueMory Touré, grand journaliste et acteur culturel était récemment l’invité de FRANCE 24 pour témoigner de la grandeur de Boncana Maïga, ce grand homme de la culture africaine décédé le 28 février dernier. Pour Mory Touré, ce maestro était un véritable bâtisseur qui a structuré les carrières, les sons et les imaginaires de plusieurs générations de musiciens africains.
"Il a arrangé toute l'Afrique"
Sur le plateau, Mory s’exprime à la fois en journaliste et en témoin direct, ayant côtoyé l’homme. Dès les premières minutes de son intervention, Mory Touré s’attache à casser l’image simpliste du simple virtuose. Pour lui, Boncana Maïga est avant tout un architecte.
Il rappelle ainsi qu’« avec lui, c’est tout un pan de l’histoire de la musique qui se referme. C'est un gros baobab qui vient de tomber. Boncana, c'est l'africain ». Il a insisté sur le fait que son rôle dépasse largement celui de l’artiste en lumière. À ses yeux, Boncana est d’abord un formateur, un arrangeur, un directeur d’orchestre. Autrement dit, un homme de l’ombre dont la signature se lit autant dans la construction d’un morceau que dans l’émergence d’un artiste.
En choisissant de le présenter comme un « bâtisseur » avant de parler de sa carrière de flûtiste ou de leader, Mory Touré renverse le récit habituel centré sur la vedette. Il situe Boncana au cœur de l’appareil de création : celui qui « fabrique, construit, projette des artistes, des sons, des albums ».
Une trajectoire entre Cuba, Bamako, Niamey et Abidjan...
Pour faire comprendre la singularité de Boncana Maïga, Mory Touré déroule une biographie en mouvement, faite de traversées et de circulations. Il rappelle d’abord un épisode fondateur : « Au début des années 1960, dix jeunes Maliens sont envoyés à Cuba pour se former à la musique. Boncana sera le dernier survivant de ce groupe. »
Dans son récit qu’il livre sur le plateau de FRANCE 24, Mory Touré, voit la matrice d’un style et d’une vision : l’afro‑cubain comme langage commun entre Afrique de l’Ouest et Amérique latine, une grammaire rythmique et harmonique que Boncana ramènera sur le continent.
Son retour en Afrique épouse les secousses politiques de l’époque. Après le coup d’État de 1968 au Mali, Boncana transite par Niamey avant de poser ses valises à Abidjan. Mory Touré montre comment ces déplacements, loin d’être subis, se transforment en opportunités de tissage culturel.
En Côte d’Ivoire, deux lieux deviennent centraux dans son récit : l’Institut des arts, où Boncana enseigne et transmet, et surtout l’orchestre de la télévision nationale, dont il devient le directeur. À partir de là, observe Mory Touré, « il cesse d’être seulement l’homme d’un pays : il devient un ingénieur de la scène musicale ouest‑africaine. »
Le « faiseur d’artistes » et la fabrique des classiques
Dans son intervention, Mory Touré insiste sur le rôle déterminant de Boncana Maïga dans la carrière des autres. Il ne se contente pas de citer quelques noms : il déroule une cartographie de son influence. Alpha Blondy, Aïcha Koné, Pierrette Adams, Nahawa Doumbia, Amy Koïta, Kassé Mady, Kandia Kouyaté, Oumou Sangaré et bien d’autres.
Pour Mory Touré, une grande partie de ce que le public associe aujourd’hui à la musique ivoirienne, malienne, guinéenne ou congolaise porte la marque du maestro Boncana. Derrière des voix devenues légendaires, il y a souvent une oreille, une plume, une direction musicale : celle de Maïga.
Mory Touré évoque le studio de la télévision ivoirienne, où près de 500 albums voient le jour. Une « usine à sons » dont il rappelle que Boncana aurait arrangé à lui seul presque la moitié de ces projets. Dans ce flux massif, il voit l’urbanisme discret d’un paysage sonore : une façon d’organiser les cuivres, les chœurs, les percussions, qui finit par définir une époque.
Le journaliste rappelle également que la patte Maïga s’est fait sentir au cinéma, avec des musiques de films dont celle composée pour « Moolaadé » d’Ousmane Sembène. Là encore, l’idée est claire : Boncana dépasse le cadre du disque pour investir d’autres champs de la création et participer à la bande sonore du continent.
Au‑delà de l’inventaire des œuvres, Mory Touré tient à replacer Boncana Maïga dans une histoire plus large : celle du panafricanisme musical. Selon lui, le maestro a incarné une Afrique reliant ses scènes locales entre elles autant qu’avec la diaspora.
Il rappelle que Boncana a arrangé des artistes venus « presque de toute l’Afrique » : Ivoiriens, Maliens, Guinéens, Congolais, Togolais, Béninois… Chaque session d’enregistrement devient alors, dans le récit de Mory, un lieu de rencontre linguistique, rythmique et esthétique.
Cette dimension se cristallise particulièrement dans l’aventure Africando. Mory Touré mentionne ces voix emblématiques – Medoune Diallo, Gnonnas Pedro, Sekouba Bambino – réunies autour d’une esthétique afro‑cubaine, entre Abidjan, New York et Paris. À travers ce projet, Boncana devient selon Mory Touré l’un des grands artisans d’une Afrique connectée, consciente de sa diaspora et de ses héritages afro‑latins.
Dans la manière dont il insiste sur les langues, les timbres et les circulations, Mory Touré montre que le panafricanisme de Boncana est moins un slogan qu’une pratique quotidienne : le choix des voix, le mélange des idiomes, la façon de marier les rythmes mandingues avec les syncopes caribéennes.
Enfin, l’intervention de Mory Touré se lit elle‑même comme un geste de réparation symbolique. Sur le plateau, il parle à la fois en journaliste et en témoin direct, en professionnel ayant travaillé au contact de ce réseau d’artistes et en passeur de mémoire.
Le lexique qu’il emploie – « baobab », « génération », « continentale » – a pour fonction de sortir Boncana Maïga de la catégorie des figures simplement respectées pour le faire entrer dans celle des totems de la mémoire musicale africaine. En multipliant les noms, les lieux, les projets, Mory Touré donne au grand public une carte concrète de l’empreinte laissée par le maestro.
Décryptage - SITANEWS
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