Un vent frais, timide mais perceptible, souffle sur la presse guinéenne. Lamine Guirassy, patron du groupe HADAFO MÉDIAS et figure tutélaire du paysage audiovisuel guinéen, retrouve le droit d’exercer son métier de journaliste en Guinée. La Haute Autorité de la Communication (HAC) a levé, en début de semaine, l’interdiction professionnelle qui pesait sur lui comme une chape de plomb. Une décision saluée par certains, mais accueillie avec une joie pour le moins tempérée.
Pour comprendre le soulagement que suscite cette nouvelle chez bon nombre, il faut d’abord mesurer ce que représente Lamine Guirassy dans l’histoire des médias en Guinée. Pionnier de l’audiovisuel privé dans un pays longtemps étouffé par le monopole de l’État sur l’information, il fait partie de ces bâtisseurs qui ont ouvert des brèches là où régnaient silence et peur.
Fondateur d’Espace FM, puis d’Espace TV Guinée, il a contribué, pierre après pierre, à ériger ce qu’on pourrait appeler un squelette médiatique indépendant, dans un environnement où cette indépendance s’acquiert chèrement, souvent au prix de la liberté.
Le groupe HADAFO MÉDIAS, qu’il dirige, est un symbole, celui que des journalistes guinéens ont su créer, résister et faire durer. Alors, quand les nouvelles autorités ont abattu leur couperet sur le Big Boss, c’est tout un empire qui a senti le sol se dérober sous ses pieds.
L’étau se desserre, mais la cage reste fermée
La levée de la sanction contre Lamine est une bonne nouvelle pour ceux qui admirent sa voix à l’antenne. Lamine Guirassy peut de nouveau prendre un micro, incarner ce journalisme de terrain qu’il n’a jamais cessé de prôner. C’est un retour au turbin — au sens le plus noble du terme — pour un homme qui ne sait manifestement pas rester les bras croisés, même en temps de turbulence.
Mais voilà où le bât blesse, comme le disent certains Guinéens : l’homme est libre, mais son média ne l’est pas encore.
Espace FM et Espace TV Guinée, ses deux fleurons, demeurent à l’arrêt, comme d’ailleurs d’autres chaînes du pays. Leurs fréquences sont muettes. Leurs antennes ne diffusent pas. Dans ce silence des ondes, la joie de la profession reste en suspens, comme une phrase sans point final. Un soulagement au goût inachevé, pour reprendre la formule qui circule dans les salons et les bistrots.
C’est là le paradoxe criant de la situation. Qu’est-ce qu’un journaliste de radio et de télévision sans sa radio, sans sa télévision ? Lamine Guirassy retrouve son droit d’exercer, mais l’outil principal de cet exercice reste sous clé. Il peut parler, mais ses studios sont encore sous séquestre. Il peut écrire, mais ses audiences restent inaccessibles, sauf à Paris où il exprime son franc-parler.
Pour beaucoup, cette demi-mesure ressemble à une liberté surveillée habillée en geste d’apaisement. La HAC a desserré l’étau sur l’homme, soit. Mais la question qui brûle les lèvres de ses confrères, de ses collaborateurs, de ses auditeurs et téléspectateurs demeure entière : à quand la réouverture d’Espace FM et d’Espace TV Guinée ?
Ce sont des centaines de milliers d’auditeurs qui ont perdu leurs repères sonores, des équipes entières réduites à l’inactivité forcée, un écosystème médiatique qui tourne au ralenti, amputé d’une de ses jambes les plus robustes.
Il serait injuste, néanmoins, de minorer la portée symbolique de la décision de la HAC. Dans un contexte régional où les sanctions contre les journalistes ont tendance à se prolonger indéfiniment, voire à se transformer en enterrements de carrière, le fait que Lamine Guirassy retrouve ses droits professionnels constitue un signal. Un signal que la répression n’est pas irréversible, que le dialogue, même laborieux, peut porter ses fruits.
Il faut y voir aussi, peut-être, un début de rééquilibrage. On ne sait jamais. Les autorités de régulation africaines sont de plus en plus observées par des partenaires internationaux sensibles aux questions de liberté de la presse. L’indice mondial de Reporters Sans Frontières, les pressions diplomatiques discrètes, les engagements pris dans les instances sous-régionales : tout cela crée une atmosphère où les sanctions trop brutales deviennent difficiles à justifier indéfiniment.
Mais ce début de rééquilibrage n’est pas encore une réconciliation. La communauté des médias guinéens sera bien inspirée de ne pas se satisfaire de cette première étape.
Le turbo est relancé. Mais pour aller où ? Lamine Guirassy, on le sait, n’est pas homme à se contenter de demi-mesures. Son retour au métier en Guinée sera, à n’en pas douter, actif, engagé, revendicatif si nécessaire. Le turbo est relancé, le moteur tourne — reste à savoir sur quelle route il s’élancera.
La vraie victoire, la victoire complète, ne sera actée que le jour où les micros d’Espace FM diffuseront de nouveau leurs jingles familiers et où les caméras d’Espace TV Guinée allumeront leurs voyants rouges. Ce jour-là, et ce jour-là seulement, on pourra parler d’un véritable retour au turbin — dans toute la puissance et la plénitude du terme.
En attendant, la grande famille HADAFO retient son souffle, de Conakry à la région. Et Lamine Guirassy, lui, retrousse ses manches.
Par Sita
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