Miriam Makeba © Paul Weinberg
08 July, 2026

DOSSIER | « The Guinea Years » de Miriam Makeba : le journal sonore d'un exil de quinze ans

 

Miriam Makeba - The Guinea Years! Comment un exil « forcé » à Conakry a donné naissance à l'un des chapitres les plus méconnus — et les plus riches — de la carrière de Mama Africa.

En 2001, le label britannique Stern's Africa exhume des bandes dormant depuis trente ans dans les archives du label guinéen Syliphone et compose « The Guinea Years » : seize titres qui documentent l'exil le moins connu de Miriam Makeba, celui qui l'a conduite, entre la fin des années 1960 et les années 1970, à devenir citoyenne de la Guinée de Sékou Touré.

Un exil parmi d'autres exils

Quand Miriam Makeba pose ses valises à Conakry en 1968, elle n'en est déjà plus à son premier départ forcé. Bannie d'Afrique du Sud depuis 1960 — un tampon « invalide » apposé sur son passeport lui interdit même d'assister aux funérailles de sa mère — elle a construit aux États-Unis une carrière éclatante : premier artiste africain récompensé aux Grammy Awards en 1966, aux côtés de Harry Belafonte, égérie de la lutte contre l'apartheid jusque devant l'Assemblée générale des Nations unies en 1963. Mais son mariage la même année 1968 avec le militant panafricain Kwame Ture (Stokely Carmichael) fait voler en éclats cette réussite américaine : contrats annulés, concerts déprogrammés, maison de disques qui cesse de répondre. 

Le couple choisit alors la Guinée, jeune État indépendant dirigé par le président Ahmed Sékou Touré, qui offre à la chanteuse un statut diplomatique et, bientôt, un poste de déléguée guinéenne auprès de l'ONU.

Ce nouvel exil sera, paradoxalement, le plus long de sa vie : Makeba restera en Guinée près de quinze ans, jusqu'au début des années 1980. 

Miriam accueillie  par le couple présidentiel/PhOTO : DR

Sékou Touré, qui l'avait rencontrée au sommet fondateur de l'Organisation de l'unité africaine à Addis-Abeba en 1963, voyait dans les artistes un instrument de la construction nationale post-coloniale : il crée à cet effet son propre label d'État, Syliphone, chargé de moderniser les musiques traditionnelles guinéennes tout en leur donnant les moyens d'une diffusion internationale. « Je n'ai jamais vu un pays faire pour les artistes ce que Sékou Touré a fait », confiera plus tard Makeba.

 

Grand Gala du Disque Populaire in Congrescentrum. Miriam Makeba – 1969/Photo : DR

Un anthologie née trente ans plus tard

"The Guinea Years" n'est pas un album conçu comme tel à l'époque : c'est une compilation assemblée en 2001 par Stern's Africa, label britannique spécialisé dans les musiques africaines, à partir de bandes originales des studios Syliphone à Conakry, sous licence de Syllart Productions et des Éditions Syliphone Conakry. 

Le travail de restauration — transferts assurés par Nigel Bewley, mastering par Bunt Stafford-Clark aux studios londoniens The Town House — a permis de faire ressurgir des enregistrements réalisés localement avec des musiciens guinéens de premier plan, dont le guitariste Sékou Bembeya Diabaté, figure du Bembeya Jazz National, le bassiste Famoro Kouyaté et les percussionnistes Amadou Thiam et Abdou Tumbas.

Le disque réunit seize titres pour un peu plus de cinquante-cinq minutes, mêlant compositions traditionnelles guinéennes, réécritures de succès sud-africains de Makeba et pièces originales composées avec sa fille Bongi Makeba. 

Le critique Stephen Cook, sur AllMusic, salue « un disque excellent » qui révèle « une richesse » de style : du folklore guinéen (« Milélé », « Touré Barika », « Sékou Famaké ») à la bossa-nova (« L'Enfant et la Gazelle »), en passant par des incursions rock et soul (« Lovely Lies ») et une pièce de torch song à la Shirley Bassey (« Jeux Interdits »).

 

Prenant le son brut du soukous à la Franco et en l'enrichissant de sa propre touche internationale et de sa voix incroyable, Makeba livre un lot de chansons qui compte parmi ses meilleures.  — Stephen Cook, AllMusic

Ce que racontent les chansons

Au-delà de la performance vocale, plusieurs titres de The Guinea Years fonctionnent comme un journal politique et intime de ces années conakryoises. 

« Maobhe Guinée » (1970) et « Touré Barika » (1972) chantent directement le contexte politique guinéen et l'hommage au président-hôte. 

« Africa (Ifrikia) » et « West Wind Unification » — cette dernière coécrite avec Bongi Makeba et le producteur sud-africain Caiphus Semenya — portent, elles, l'idéal panafricaniste qui a animé toute une génération d'artistes exilés d'Afrique australe. 

Le disque documente aussi la collaboration mère-fille : Bongi, installée avec Miriam à Dalaba, deviendra l'une de ses plus proches complices d'écriture avant de connaître une carrière solo trop brève, interrompue par sa mort prématurée en 1985.

Cette période guinéenne, souvent éclipsée dans les biographies par les années américaines ou le triomphe international de « Pata Pata », reste l'une des plus mal documentées de la carrière de Makeba — et pourtant l'une des plus prolifiques : entre 1970 et 1979, elle enregistre plusieurs albums pour Sonodisc et Syliphone, se produit dans son propre cabaret à Conakry, le Palais du Peuple (dont est notamment issu l'album live Appel à l'Afrique, 1971), et chante tour à tour en malinké, en peul, en langues bantoues et en arabe.

Réception et postérité

Sorti en novembre 2001 chez Stern's Africa, The Guinea Years a été accueilli comme une redécouverte précieuse par la critique spécialisée dans les musiques du monde, aux côtés d'autres rééditions du fonds Syliphone qui ont, dans les années 2000, contribué à faire connaître au public occidental l'âge d'or de la musique guinéenne post-indépendance. 

Sur la plateforme de référence des collectionneurs Discogs, l'album affiche aujourd'hui une note moyenne de 4,75 sur 5. Il figure aujourd'hui dans plusieurs anthologies consacrées aux musiques africaines historiques et reste l'un des rares témoignages sonores facilement accessibles de cette décennie guinéenne.

Plus largement, cette parenthèse conakryoise éclaire une facette moins connue de « Mama Africa » : celle d'une artiste qui, privée de son propre pays, a fait de la Guinée un foyer temporaire — hébergeant à son domicile de jeunes exilés venus du monde entier, selon le souvenir de son ancien mari, le trompettiste Hugh Masekela — avant que la chute de Sékou Touré, en 1984, puis les bouleversements politiques qui suivent, ne la poussent vers de nouveaux départs. 

Il faudra attendre 1990 et la libération de Nelson Mandela pour que Miriam Makeba puisse enfin rentrer chez elle, après trois décennies d'exil.

© Article sourcé

Par Sita CAMARA

Référence : AllMusic (allmusic.com) — Discogs (discogs.com) — site officiel Miriam Makeba (miriammakeba.co.za) — Wax Poetics, « Decades in Exile » (magazine.waxpoetics.com)

 

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