De Brazzaville à Paris, puis aux grandes capitales africaines, Djo Balard incarne depuis plus d'une cinquantaine d'années l'esprit de la SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes), véritable joyau du patrimoine culturel congolais et africain. Élevé au rang de « roi de la sape », la figure emblématique continue d'imposer sa griffe et sa marque. Après près de quarante ans de vie en France, il a récemment été élevé au rang d'officier dans l'ordre du mérite congolais par le président congolais lors de la Fête nationale, au nom de la diaspora. Dans cet entretien, il revient sur la genèse de ce mouvement légendaire.
Interview réalisée par Mory TOURÉ
Temps de lecture : 5 minutes
Bonjour Djo Balard. Figure incontournable et précurseur de la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes à Paris, vous avez marqué toute une génération. Comment s'est construite cette aventure, et comment êtes-vous devenu cette icône incontestée de l'élégance africaine ?
Djo Balard : "Il faut dire que j'étais bijoutier d'abord à Brazzaville, mes affaires marchaient bien avant que j'arrive à Paris un 1er mai 1980, le jour de la Fête du Travail. Je suis allé m'installer dans notre foyer congolais situé à République, qu'on appelait « La Mecque » ; chez un cousin, il y avait une chambre et il me l'a laissée.
Quand je suis sorti dans la rue, j'avais l'équivalent de 25 millions de francs CFA sur moi, j'ai vu mes frères congolais, ceux qui venaient d'habitude frimer au pays. Là, ils étaient tous en jean. Je leur ai demandé : « Vous êtes devenus mécaniciens ici ? » Ils m'ont répondu : « Non, on va au travail ! C'est comme ça qu'on s'habille pour aller bosser ici. »
J'ai eu la chance de trouver rapidement un emploi : dès le 1er juin, j'ai commencé comme manutentionnaire de pièces chez Renault. C'est là que tout a démarré. Dès que j'ai eu de l'argent, j'ai commencé à acheter toutes les nouvelles collections. À l'époque, les deux marques incontournables de chaussures étaient Weston et Church's — John Lobb est venu un peu plus tard. Pour les costumes, j'achetais du Yves Saint Laurent, Cerruti, Daniel Hechter et Giorgio Armani. C'est ainsi que le mouvement a vraiment pris son envol."
Comment Djo Balard, figure légendaire des « Sapeurs » congolais à Paris, a-t-il transformé l'art de « griffer » en véritable institution culturelle en fondant la SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes) ?
Djo Balard : "Le mouvement a vraiment démarré vers le mois de décembre. Un homme nommé Mamadou Traoré, qui possédait une boîte de nuit, passait très souvent là où je me trouvais. À l'époque, je travaillais de 6 h du matin jusqu'à 14 h, 15 h ou 16 h. Une fois ma journée finie, je me préparais soigneusement et je m'installais devant la chaîne hi-fi, toujours impeccablement habillé.
Remarquant mon style, ce monsieur m'a dit : « J'ai une boîte de nuit et j'aimerais beaucoup que vous veniez chez moi, car vous vous habillez vraiment bien. Qu'est-ce qu'on pourrait organiser ensemble ? »
J'ai alors formé une délégation et je les ai emmenés au Rex de Paris. Sur place, le patron me parlait de boxe et de culturisme. Je lui ai alors suggéré : « Pourquoi ne pas plutôt organiser de la Sape ? » Il m'a demandé ce que c'était. Je lui ai expliqué : « C'est la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes. Le principe est simple : tout le monde peut venir défiler et présenter ses plus belles tenues. » C'est exactement de là qu'est parti le mouvement de la Sape."
On vous voit dans plusieurs magazines de mode ; est-ce que la sape doit-elle être considérée comme un véritable art de vivre et un pilier d'émancipation socioprofessionnelle, ou reste-t-elle un investissement financier risqué fondé sur le paraître ?
Djo Balard : "La sape, c'est toute ma vie : je préfère encore crever de faim que d'y renoncer. C'est mon dada, mon univers, mon tout. En tant que sapeur, je touche à tout : je suis styliste, modéliste, créateur, mais aussi auteur, compositeur, arrangeur, producteur de musique et conseiller vestimentaire pour de nombreuses personnalités. Aujourd'hui, j'en vis très bien et je forme des sapeurs à travers toute l'Afrique, l'Europe et jusqu'aux États-Unis.
Mes débuts ont été difficiles, mais avec le temps, la valeur de mon travail a été reconnue. Désormais, je ne me déplace plus sans imposer mes cachets, et la vente de mes créations combinée à mes conseils en image me permet d'être très bien rémunéré. Tout roule pour moi.
Autrefois, la sape semblait inaccessible et réservée à ceux qui avaient de gros moyens. Aujourd'hui, je pense qu'il existe mille façons de se saper. Chacun est libre de s'habiller comme il l'entend, selon ses goûts et son budget, sans se faire imposer un style. Il suffit de porter ce qu'on aime : la sape est désormais accessible à tous."
Selon vous, de quoi la jeune génération africaine a-t-elle le plus besoin aujourd'hui pour passer du désir de créer à la réussite internationale ? Quel regard portez-vous sur la mode africaine aujourd'hui ?
Djo Balard : "Le message que je transmets aux jeunes, c'est de devenir des créateurs. Quand je vois ce que les Africains accomplissent, j'en suis profondément fier. Beaucoup possèdent aujourd'hui des boutiques à travers le monde, habillent des personnalités et maîtrisent le classique. C'était précisément mon ambition en lançant ce mouvement : contribuer au rayonnement et au développement de l'Afrique. Je suis fier du chemin parcouru.
Quel héritage souhaitez-vous transmettre ? Mon plus bel héritage, c'est la formation. Transmettre des savoir-faire pour que chacun apprenne un métier. Tout le monde n'a pas vocation à faire de longues études. Quand l'école s'arrête, l'apprentissage d'un métier prend le relais. C'est mon histoire : j'ai arrêté mes études en première pour me former à la bijouterie. C'est ce travail manuel et cette passion qui m'ont ouvert les portes du monde entier. »
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