PHOTO : DR/Juste pour illustration
06 June, 2026

Édito : Il était une fois l’école guinéenne


Il était une fois une école. Elle avait des murs. Parfois un toit. Rarement des chaises. Et de temps en temps, un professeur. Le reste relevait du miracle.

 

La scène est classique. Le professeur entre dans la salle. Personne ne se lève. Personne ne se tait. Deux élèves dorment. Trois regardent leur téléphone. Un autre mange du pain. Le prof pose sa craie. Il attend. Il attend encore. Rien.

 

Il s’éclaircit la gorge. Un élève lève enfin les yeux. Pas pour écouter. Pour signaler, d’un regard souverain, que le bruit dérange. Le maître a dérangé l’élève. Voilà où nous en sommes.

 

Autrefois, l’élève avait peur du maître. Aujourd’hui, le maître a peur de l’élève. Demain, ce sera l’État qui aura peur des deux.

 

On a longtemps cru que l’autorité était le problème. On a tout fait pour la supprimer. Mission accomplie. L’autorité a disparu. Avec elle, le respect. Avec le respect, l’apprentissage. Avec l’apprentissage, l’avenir. Magnifique cohérence.

 

Le professeur, lui, a deux options. Première option : crier. Il sera traité de nerveux, peut-être convoqué par le directeur pour « comportement inapproprié envers les apprenants ». Deuxième option : se taire. Il passera dix ans à murmurer des leçons à des murs. Les murs, eux, ne se plaignent pas.

 

Récit vécu. Lycée de Conakry, 2025.

 

Un enseignant demande à un élève de ranger son téléphone. L’élève répond qu’il « cherchait une définition sur Google ». Définition de quoi ? De la discipline, peut-être. Introuvable.

 

Le prof a rangé son cours. L’élève a rangé son téléphone. Ni l’un ni l’autre n’ont rien appris. Journée normale.

 

On dira que les parents sont responsables. Vrai. On dira que l’État n’investit pas assez. Vrai aussi. On dira que les salaires des enseignants sont une insulte à la craie. Toujours vrai. Mais pendant qu’on se dit tout ça, les enfants grandissent. Sans savoir lire vite. Sans savoir écrire juste. Sans savoir penser seul.

 

L’école guinéenne a produit une génération convaincue d’une chose : savoir n’est pas urgent. On peut attendre. On peut tricher. On peut acheter. Et si rien ne marche, on peut partir. Beaucoup partent, d’ailleurs.

 

Alors, qui doit obéir à qui ? La question elle-même est le symptôme. Dans une école qui fonctionne, on ne la pose pas. On sait. L’élève apprend. Le prof enseigne. L’État soutient. Le parent accompagne. Ici, tout le monde attend que l’autre commence.

 

L’école guinéenne n’est pas foutue par manque de talent. Elle est foutue par excès de laisser-faire. 

 

Le talent, il existe. Les enfants intelligents, il en déborde. Dans chaque classe, il y a un ou deux qui regardent le tableau même quand rien n’est écrit dessus. Ils attendent quelque chose. On ne leur donne pas grand-chose.

 

Le salut viendra peut-être d’eux. Peut-être. À condition qu’on ne les décourage pas trop tôt. À condition qu’un professeur épuisé mais debout continue à se battre pour eux. À condition que l’État se souvienne que les écoles sont plus importantes que les ministères.

 

En attendant, le prof entre en classe. Il pose sa craie. Il regarde ses élèves. Il respire. Et il recommence. Parce que c’est ça, finalement, la résistance : recommencer chaque matin dans une école que tout le monde dit foutue.

 

Édito signé, Sita

SITANEWS

 

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